Introduction : la France, pionnière de la transparence sur les produits
La France se positionne depuis longtemps à l'avant-garde de la législation environnementale en Europe, et son approche de la transparence sur les produits et de la régulation de l'économie circulaire constitue une étude de cas éclairante pour les entreprises qui se préparent aux exigences européennes en matière de passeport numérique de produit prévues par le règlement établissant un cadre pour la fixation d'exigences en matière d'écoconception pour des produits durables (ESPR).
La loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire, connue sous l'acronyme AGEC (Anti-Gaspillage pour une Economie Circulaire), a été promulguée en février 2020, bien avant l'entrée en vigueur de l'ESPR le 18 juillet 2024. La loi AGEC a introduit un ensemble d'exigences de transparence sur les produits, de mesures de réduction des déchets et d'obligations d'économie circulaire qui, à bien des égards, anticipaient l'orientation de la réglementation européenne. Pour les entreprises, l'expérience française offre des enseignements précieux pour aborder le paysage européen plus large du DPP.
Ce guide examine les principales dispositions de la loi AGEC, leur lien avec les champs de données obligatoires de l'ESPR, les implications pratiques pour les entreprises présentes sur le marché français, ainsi qu'un plan d'action en 10 étapes pour se préparer conjointement à l'AGEC et à l'ESPR.
L'AGEC en bref : repères essentiels
Le tableau ci-dessous résume les faits marquants de la loi AGEC pour les lecteurs qui souhaitent l'essentiel avant d'entrer dans le détail.
| Aspect | Détail |
|---|---|
| Nom complet | Loi relative a la lutte contre le gaspillage et a l'economie circulaire |
| Date de promulgation | 10 février 2020 |
| Champ d'application | Tous les produits vendus en France, avec des obligations sectorielles |
| Autorité de contrôle | DGCCRF (Direction generale de la concurrence, de la consommation et de la repression des fraudes) |
| Principales obligations | Affichage environnemental, indice de réparabilité, interdiction de détruire les invendus non alimentaires, responsabilité élargie du producteur |
| Sanction maximale par manquement | EUR 15,000 pour les personnes morales au titre des dispositions sur les invendus, montants plus élevés pour d'autres articles |
| Lien avec l'ESPR | Complémentaire : la France conserve des exigences nationales plus strictes lorsqu'elle va au-delà du socle européen |
Calendrier de l'AGEC : de la promulgation à l'ère de l'ESPR
La loi AGEC n'est jamais entrée en application d'un seul coup. Ses dispositions ont été déployées sur plus de six ans par décrets, circulaires ministérielles et plans de travail sectoriels. Le calendrier ci-dessous présente les étapes les plus pertinentes pour la transparence sur les produits et la préparation au passeport numérique de produit.
- Février 2020 : promulgation de la loi AGEC par le Parlement français, qui établit le cadre législatif de l'affichage environnemental, de l'extension de la responsabilité élargie du producteur et de l'interdiction de détruire les invendus non alimentaires.
- Janvier 2021 : l'indice de réparabilité (indice de reparabilite) s'applique à cinq catégories de produits électroniques. Les fabricants doivent calculer et afficher une note de 1 à 10.
- Janvier 2022 : l'interdiction de détruire les invendus non alimentaires entre en vigueur pour la plupart des catégories de produits, avec des extensions progressives jusqu'en 2023.
- Janvier 2023 : les règles relatives à l'information environnementale obligatoire s'étendent. Les places de marché en ligne doivent afficher les données environnementales à côté des annonces.
- Janvier 2025 : l'indice de durabilité (indice de durabilite) remplace l'indice de réparabilité pour les téléviseurs et les lave-linge, en ajoutant des critères de fiabilité et de robustesse.
- Juillet 2024 : entrée en vigueur de l'ESPR, qui crée un socle européen complétant les exigences nationales de l'AGEC.
- Décembre 2024 : la ministre Agnès Pannier-Runacher signe une circulaire fixant les priorités de contrôle de la DGCCRF pour 2025, avec une attention maintenue sur le textile et le respect des règles relatives aux invendus.
- 2025 à 2026 : les campagnes de contrôle de la DGCCRF se poursuivent. Le registre européen des DPP a ouvert le 20 juillet 2026, fournissant l'infrastructure européenne que les systèmes nationaux de l'AGEC avaient préfigurée.
- Juillet 2026 : l'interdiction de l'ESPR relative à la destruction des produits de consommation invendus entre en vigueur pour les grandes entreprises, à l'image de l'interdiction française antérieure prévue par l'AGEC.
- À partir de 2027 : premiers DPP sectoriels obligatoires au titre des actes délégués de l'ESPR (batteries à partir du 18 février 2027 ; l'acte délégué sur les textiles devrait être adopté à titre indicatif en 2027 et s'appliquer au moins 18 mois plus tard).
Principales dispositions de la loi AGEC
L'AGEC est l'une des lois sur l'économie circulaire les plus complètes adoptées par un État membre de l'UE. Ses dispositions couvrent l'ensemble du cycle de vie des produits, de la conception et de la production jusqu'à la consommation et à la gestion de la fin de vie. Plusieurs dispositions clés sont particulièrement pertinentes au regard du passeport numérique de produit.
Interdiction de détruire les invendus non alimentaires
La loi a instauré l'interdiction de détruire les produits non alimentaires invendus, obligeant les entreprises à donner, réemployer ou recycler leurs stocks invendus plutôt que de les mettre en décharge ou de les incinérer. Cette disposition cible directement les pratiques de gaspillage répandues dans des secteurs comme la mode et l'électronique, où la destruction des invendus était courante. Les entreprises doivent désormais pouvoir démontrer, documents à l'appui, ce qu'il est advenu des stocks invendus et comment ils ont été détournés de l'élimination.
Affichage environnemental obligatoire
L'AGEC a également instauré des exigences d'affichage environnemental obligatoire, imposant aux entreprises d'informer les consommateurs sur les qualités environnementales de leurs produits. Cela comprend des données sur l'incorporation de matière recyclée, la recyclabilité, la présence de substances dangereuses et, pour les catégories concernées, les notes de réparabilité. Les champs de données requis pour l'affichage AGEC correspondent directement à plusieurs des champs de données obligatoires que devront contenir les passeports numériques de produits de l'ESPR. Les systèmes conçus pour la conformité AGEC constituent donc une base naturelle pour se préparer au DPP.
Extension de la responsabilité élargie du producteur (REP)
L'AGEC a élargi la liste des catégories de produits soumises aux filières de responsabilité élargie du producteur. Les producteurs sont tenus de financer et d'organiser la collecte, le tri et le traitement des produits en fin de vie. Parmi les nouvelles catégories intégrées à la REP par l'AGEC figurent les produits de construction, les articles de sport et de loisirs, les articles de bricolage, les jouets et les cigarettes.
Disponibilité des pièces détachées et droit à la réparation
Les fabricants de certaines catégories de produits doivent rendre les pièces détachées disponibles pendant des durées minimales définies et informer les consommateurs de cette durée de disponibilité au point de vente. Cette obligation est étroitement alignée sur la directive européenne relative au droit à la réparation et préfigure les champs de données sur la réparabilité qu'exigeront les passeports numériques de produits de l'ESPR.
Autres dispositions
- Restrictions sur les plastiques à usage unique, avec un calendrier de sortie courant jusqu'en 2040
- Obligation pour la commande publique d'intégrer des critères d'économie circulaire et de contenu recyclé
- Obligation pour les places de marché en ligne d'afficher les informations environnementales à côté des fiches produits
- Mesures contre l'obsolescence, y compris des sanctions pénales en cas de réduction délibérée de la durée de vie des produits
- Don obligatoire des textiles invendus à des structures de l'économie sociale et solidaire avant toute filière de recyclage
L'indice de réparabilité français : un précurseur du DPP
L'élément de l'AGEC le plus connu à l'international est sans doute l'indice de réparabilité français (indice de reparabilite), en vigueur depuis janvier 2021. Il impose aux fabricants de certains produits électroniques, notamment les smartphones, ordinateurs portables, téléviseurs, lave-linge et tondeuses à gazon, d'afficher au point de vente une note de réparabilité de 1 à 10.
Les cinq critères de la note
L'indice de réparabilité est calculé à partir de cinq critères, chacun pondéré pour obtenir la note finale :
- Documentation : disponibilité de la documentation technique pour les réparateurs professionnels et les utilisateurs finaux, y compris la durée pendant laquelle elle est mise à disposition.
- Démontage : facilité de démontage, outils nécessaires et caractéristiques des fixations utilisées dans la construction du produit.
- Disponibilité des pièces détachées : durée pendant laquelle les pièces détachées sont disponibles et rapidité de livraison aux réparateurs.
- Prix des pièces détachées : prix des pièces détachées rapporté au prix du produit neuf.
- Critères propres au produit : facteurs spécifiques à la catégorie, comme les mises à jour logicielles pour l'électronique ou la disponibilité de réseaux de réparation.
De l'indice de réparabilité à l'indice de durabilité
En janvier 2025, la France a fait évoluer l'indice de réparabilité vers un indice de durabilité plus large (indice de durabilite) pour les téléviseurs et les lave-linge, en ajoutant des critères de fiabilité et de robustesse. L'indice de durabilité sera progressivement étendu à d'autres catégories de produits, ce qui illustre la trajectoire vers une transparence toujours plus riche à laquelle les entreprises peuvent s'attendre avec l'évolution des actes délégués de l'ESPR.
Pour les entreprises qui se préparent aux passeports numériques de produits, les indices français de réparabilité et de durabilité offrent un aperçu concret de ce que représentent en pratique la collecte et la publication de données au niveau du produit. Les systèmes et processus mis en place pour se conformer à l'indice français peuvent servir de base à une conformité DPP plus large, et les flux de collecte de données se transposent presque directement.
Impact de l'AGEC secteur par secteur
Les obligations de l'AGEC ne s'appliquent pas uniformément à tous les secteurs. Les règles générales sont complétées par des décrets sectoriels qui précisent quelles obligations s'appliquent à quels produits. La synthèse ci-dessous montre comment l'AGEC touche les secteurs les plus concernés par les premiers actes délégués de l'ESPR relatifs au DPP.
Textile et chaussures
Le textile est une priorité du contrôle de l'AGEC. Les producteurs du secteur doivent financer la collecte et le traitement des déchets textiles via l'éco-organisme Refashion. L'interdiction de détruire les textiles invendus est entrée en vigueur en janvier 2022 et a entraîné d'importants changements opérationnels pour les marques de mode rapide et de luxe présentes en France. Le don à des partenaires de l'économie sociale est la voie privilégiée, avant le recyclage. Le secteur textile est également au cœur des campagnes de contrôle de la DGCCRF pour 2024 à 2025.
Électronique
L'indice de réparabilité s'est d'abord appliqué à cinq catégories de produits électroniques : smartphones, ordinateurs portables, téléviseurs, lave-linge et tondeuses à gazon. Les fabricants doivent publier des sous-notes détaillées pour chacun des cinq critères, et pas seulement la note finale. L'infrastructure de données nécessaire pour tenir ces notes à jour est très proche des champs de données techniques qui seront exigés par le DPP de l'ESPR pour l'électronique.
Ameublement
L'ameublement est entré dans la REP avec l'AGEC, les producteurs devant financer la collecte et le traitement des meubles usagés via Eco-mobilier. Les fabricants de meubles doivent aussi respecter l'interdiction de détruire les invendus, ce qui a transformé les pratiques de déstockage et de fin de série dans tout le secteur. Le secteur de l'ameublement devrait figurer parmi les premiers domaines prioritaires des actes délégués de l'ESPR en 2028.
Produits de construction
L'AGEC a créé une filière REP pour les produits de construction, entrée en vigueur progressivement à partir de 2022. Les producteurs financent l'éco-organisme chargé de la gestion de la fin de vie. Les obligations AGEC du secteur de la construction sont cohérentes avec les exigences de données attendues au titre du règlement sur les produits de construction révisé et de son cadre de passeport numérique de produit.
Jouets, sport et loisirs, bricolage
Ces trois catégories ont été intégrées à la REP pour la première fois avec l'AGEC. Les producteurs font face à de nouvelles obligations de financement et de déclaration, et c'est dans ces catégories que les PME, en particulier, ont eu le plus de mal à s'adapter sur le plan opérationnel. Pour la planification ESPR, ces secteurs devraient rejoindre plus tard la liste des actes délégués relatifs au DPP, mais les bases de données constituées pour l'AGEC accéléreront la mise en conformité.
AGEC et ESPR : comparaison détaillée
La relation entre la loi AGEC et l'ESPR européen relève de la complémentarité plutôt que du conflit. Les dispositions de l'AGEC étaient souvent en avance sur les exigences européennes, et l'ESPR établit désormais un socle harmonisé que tous les États membres doivent respecter. Lorsque l'AGEC impose des exigences allant au-delà de ce socle, le droit français continue de s'appliquer parallèlement au règlement européen.
Le tableau comparatif ci-dessous présente les principaux recoupements et divergences entre les deux cadres.
| Domaine d'exigence | AGEC (France) | ESPR (UE) |
|---|---|---|
| Affichage environnemental | Obligatoire depuis 2021, décrets sectoriels | Via le DPP, par secteur à partir de 2027 |
| Notation de la réparabilité | Indice de 1 à 10, obligatoire au point de vente | Note de réparabilité attendue via des actes délégués, format à définir |
| Interdiction de détruire les invendus | Non alimentaire depuis 2022, avec extensions progressives | Grandes entreprises à partir du 19 juillet 2026, moyennes à partir du 19 juillet 2030 ; micro et petites entreprises exemptées |
| Responsabilité élargie du producteur | Étendue par l'AGEC à de nouvelles catégories | Coordonnée par les directives européennes existantes sur les déchets |
| Disponibilité des pièces détachées | Décrets sectoriels, durées minimales fixées | Alignée sur la directive européenne relative au droit à la réparation |
| Support de données numérique | QR codes utilisés volontairement par certains producteurs | DPP obligatoire via un support de données (QR, RFID ou NFC) |
| Registre central | Bases de données nationales par filière | Registre européen des DPP ouvert depuis le 20 juillet 2026, recherche fédérée |
| Plafond des sanctions | EUR 15,000 par manquement (personnes morales, invendus) | Fixé par les États membres, généralement aligné sur les cadres nationaux |
La liste de contrôle de conformité ESPR fournit un cadre utile pour comprendre comment traiter les exigences de l'AGEC et de l'ESPR dans un programme de conformité intégré.
Contrôles et sanctions en France
La manière dont la France fait respecter les exigences de transparence sur les produits donne une idée de ce qui attend les entreprises à mesure que le contrôle du DPP montera en puissance dans l'UE. L'autorité française de surveillance du marché, la DGCCRF, contrôle activement le respect des dispositions de l'AGEC, mène des inspections et sanctionne les manquements.
L'ampleur des contrôles
En 2024, la DGCCRF a contrôlé près de 600 établissements des secteurs alimentaire et textile spécifiquement sur le respect des obligations de prévention des déchets, en particulier l'interdiction de détruire les invendus et l'encadrement des filières de don. Plus de 80 de ces contrôles ont eu lieu lors d'une semaine d'action coordonnée dans plusieurs régions françaises avant les vacances d'été. En décembre 2024, la ministre Agnès Pannier-Runacher a signé une circulaire fixant les priorités de contrôle de la DGCCRF pour 2025, confirmant que le textile et les invendus resteront des axes prioritaires.
Régime des sanctions
Les sanctions prévues par l'AGEC varient selon la disposition. En cas de non-respect de l'interdiction de détruire les invendus non alimentaires, la DGCCRF peut infliger des amendes administratives allant jusqu'à EUR 3,000 pour les personnes physiques et EUR 15,000 pour les personnes morales par manquement. D'autres articles de l'AGEC, notamment ceux relatifs aux allégations environnementales trompeuses, relèvent de régimes de sanctions distincts pouvant atteindre des montants plus élevés. La récidive et les circonstances aggravantes, comme la tromperie délibérée, entraînent des sanctions plus lourdes et, dans certains cas, des sanctions pénales.
Ce que cela signifie pour les entreprises
Le schéma est constant : la DGCCRF est active, les campagnes de contrôle sont coordonnées entre régions et les priorités sont annoncées pu
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